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Salut à toi lecteur, ce que tu as entre les mains, c'est ma biographie, mon testament. La meilleure façon de commencer est sans doute de me décrire. Alors voilà : a l'origine j'étais le plus beau, tout le monde m'observait. Parfois, dans la rue, les gens s'arrêtaient pour me regarder, dans ses moments là, je voyais briller une petite flamme cathodique au fond de leurs yeux. J'étais vif, coloré, bien dessiné. Maintenant, on me trouve gros, moche, plein de boutons, capricieux, embêtant. Seul quelques rares personnes se retourneraient encore s'ils me voyaient. De toute façon, personne ne me sort plus, ça fait bien longtemps qu'un quelconque être humain n'a posé son regard sur moi.
Au fait, tout a commencé vers 1964. Je fus acheté par André-Georges pour l'anniversaire de sa femme Nicole qui fêtait ses 30 ans. Il m'a choisi entre tous sur l'étagère du magasin, il aimait mon caisson en acajou, la grandeur de mon écran, et surtout ma couleur. Avec moi les autres téléviseurs, ceux en noir et blanc, étaient relégués au second plan. J'étais le premier poste de télévision couleur du quartier, et donc la fierté de toute la famille.
A l'époque Christian était un petit garçon très gentil, très éveillé malgré qu'il n'ait que cinq ans. Au début je ne l'aimais pas du tout, je le considérais comme un danger, une source de tracas. Il venait se coller contre moi et me touchait l'écran avec ses doigts tout baveux, j'étais bien content quand Nicole venait crier dessus. Puis j'ai commencé à l'aimer. Au fait je venais de comprendre qu'il me vouait un culte sans limite, il aimait venir se coller contre mon dos pour profiter de la chaleur que je dégageais en fonctionnant, il aimait me regarder dans toutes les positions : coucher par terre, sa position préférée, assis sur une chaise, debout…. C'est donc tout naturellement que nous avons évolués ensemble. Quand l'homme a posé le pied sur la lune, lui a fêté son dixième anniversaire, devant moi évidemment. Ce jour là, il était heureux, il avait toute sa famille avec lui. Moi, j'étais encore plus heureux, je n'avais jamais eu autant de public. Je brillais de tout mon éclat, et même si les images n'étaient que de simples images noir et blanc, j'ai tenté de les rendre magiques, et à ce jour je crois que ces minutes furent les plus belles de ma vie.
Notre relation fusionnelle n'a fait que croître encore au fur et à mesure que s'amplifiait la quantité de programmes télévisuels proposés. Vers 1975, nous passions le plus clair de notre temps libre à se regarder dans le blanc des yeux, il me regardait, me touchait les boutons, répondait à mon haut-parleur.
C'est resté comme ça jusqu'à un sinistre jour de 1981. Pourtant ce jour là tout avait commencé comme d'habitude, il m'avait un peu regardé le matin, puis il était sorti. Mais quand il est revenu dans l'après-midi, tout avait changé, il n'était plus seul a me regarder, ils étaient deux. Au début j'étais content que malgré mon âge, il invite encore des gens à venir me voir. Ma joie fut de courte durée, en effet, après dix minutes, ils ne me regardaient plus du tout. J'avais l'impression qu'ils se battaient dans le divan, jusqu'à ce que je comprenne qu'ils faisaient la même chose que sur les images que je lui offrais le samedi soir, tard.
Cet étrange rituel se déroulait de plus en plus souvent, et toujours en l'absence de Nicole et d'André-Georges. Je trouvais cela très irrespectueux, de m'allumer pour ne pas me regarder, alors quand ils étaient occupés, je faisais la révolution. Je jouais avec mon son, je changeais de chaîne, je m'éteignais tout seul. Mais je fus pris à mon propre jeu et lorsque Christian déménagea, il ne m'emmena pas avec lui. Nicole et André-Georges m'ont mit dans le grenier, et m'ont remplacé par une petite télévision avec une télécommande.
Cela faisait vingt ans que je prenais la poussière dans le grenier quand j'ai revu pour la première fois la lumière. C'était Christian. J'étais heureux, j'en rêvais depuis si longtemps. Il m'emmena chez lui. Moi, je n'avais pas changé, mais lui…. C'était un homme a présent, une barbe, un petit ventre et quelques cheveux gris. Quand il mit ma prise dans le mur, et qu'il me brancha au câble, j'étais tellement heureux que je me suis allumé du premier coup. Mais vingt ans d'inactivité ça laisse des traces. Mon image n'était pas nette mon son était moyen et surtout je produisais un désagréable petit son de vibrations, pas très fort, mais continu. Il me laissa allumé deux heures, me tripota de partout, puis m'éteignit. Il fit un grand soupir, me débrancha et m'apporta ici.
Cela fait deux mois que je suis dans cet entrepôt. Je suis là pour être démonté. Après autant d'année de bon et loyaux services, il ne faudrait quand même pas que je pollue. Dans quelques heures je n'aurai plus d'âme, dans quelques minutes, on va commencer à me démonter. J'espère alors que je ne souffrirai plus. Se faire abandonner une fois c'est dur, mais deux fois, et par la même personne c'est insoutenable. Adieu monde cruel.

J'espère que vous avez pris autant de plaisir à lire cette histoire que Christophe en a eu à l'écrire !

A bientôt pour de nouvelles aventures !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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